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Culture et santé – Handicap et dépendances

Hôpital de Grasse

Compagnie Gorgomar

Théâtre de Grasse

À l’initiative du Théâtre de Grasse – Un projet financé par l’ARS, la DRAC Paca et l’Hôpital de Grasse

Du 3 mai au 1er juin 2022

8 séances d’ateliers de pratique au sein de l’hôpital de jour

8 séances d’ateliers de pratique au sein de l’EHPAD

7 déambulations, performances en chambres et espaces communs de l’EHPAD

1 journée festive de restitution en présence des résidents de l’EHPAD et des soignants

Équipe artistique Compagnie Gorgomar

Deux artistes clown : Thomas Garcia et Christine Mathéo

Un artiste musicien : Olivier Ronfard

Un photographe : Frédéric De Faverney

Au sein de l’hôpital de jour du Petit Paris – Par Thomas Garcia

Un groupe assez variable entre six et neuf personnes ont pu suivre les ateliers de pratique. Par des exercices simples et ludiques, nous avons tenté d’explorer et de toucher du doigt le personnage clownesque. Nous avons pris du plaisir avec des exercices rythmiques, marche, mouvements et synchronisation, pour nous mettre en énergie.

L’improvisation nous a amené l’émotion que ressent le clown. Nous avons exploré les états qui le traversent face au public. Nous avons pris conscience du jeu et de l’enjeu face au public et des urgences qui en découlent.
Nous avons pratiqué la forme solo puis duo pour en saisir les connexions qui s’opèrent entre les clowns, comment s’écouter, comment entrer dans la proposition du partenaire, lui servir d’appui pour soutenir sa proposition, et comment se redonner la parole. Nous avons autant appris en passant devant les autres qu’en regardant les autres sur le plateau.

Ils ont assumé de séance en séance leur passage en improvisation pour vivre l’instant présent avec les autres. Ils ont pu faire rire de l’émotion présente sans la cacher. Ils ont fait de leurs petites faiblesses des atouts puissants pour amener le rire et l’étirer au maximum. Je dois dire que j’ai pu être surpris par la courbe de progression des élèves clown, séduit par leur fantaisie, étonné par leurs propositions, touché par leurs émotions sincères et également par le courage dont ils ont fait preuve en venant s’offrir en jeu, face au public.

L’équipe duo (AnneDo & Ludivine) de l’hôpital de jour était présente à chaque séance pour nous accompagner. Elles ont participé à tous les échauffements, les exercices et les improvisations. Cette démarche a produit plus de cohésion de groupe en plaçant tout le monde au même niveau d’apprentissage. L’équipe a elle aussi affronté les mêmes angoisses de création, de vide, d’émotion, de réussite et de rire. Elles ressortent de cette expérience clownesque avec de nouvelles envies et nouveaux outils pour enrichir les ateliers de théâtre qu‘elle proposent à leur résidents. Si nous avions poussé les ateliers toute l’année, les élèves auraient été en capacité de présenter des numéros clownesques et de sans doute sur scène devant un vrai public.

Au sein de l’EHPAD du Petit Paris

Un groupe entre douze et quatorze résidents a participé aux ateliers. La proposition a été modifiée pour ce type de public : âgé de 70 à 92 ans…

Nous avons dû adapter nos exercices face aux problèmes des corps fatigués, de la mémoire fragile ou qui flanche, aux problèmes d’audition ou de vue qui nous isolent des consignes et pour bien suivre ce qui est joué sur le plateau par les autres. Ceci étant dit, nous avons été touchés en plein cœur par l’émotion et la grande présence dégagée par les pensionnaires. Les rires s’effacent un peu pour laisser place à des moments de pure magie tout en douceur. Chez eux il n’y a pas de perte de la mémoire émotionnelle et affective, et c’est cette mémoire-là que les clowns vont chercher comme une vraie force. Ils sont touchants !

Nous avions voulu les confronter au public des présents à l’EHPAD. Soignants, visiteurs ou pensionnaires ont pu assister à un grand charivari en musique. Nous avons pris d’assaut le hall et le salon pour un défilé festif, un petit bal improvisé, et deux numéros de clown…! Et dans ces moments-là on sent que l’enfant oublié au fond de soi ne demande qu’à sortir du corps fatigué et reprendre ses jeux exactement là où il en était… En tout cas, à ce moment-là je n’ai vu que des enfants qui s’amusaient !

Chaque séance se terminait par une visite en chambre, nos clowns prenaient l’ascenseur et au gré du hasard créaient des rencontres fortuites, vivaient de beaux moments avec les pensionnaires et les soignants dans les couloirs, sur les terrasses…
Accompagnés d’un ukulélé et d’une paire de claquettes, Plouc et Tap-Tap ont improvisé de beaux moments musicaux, ont dansé, ou chanté des berceuses. Ils se sont adaptés aux personnes qu’ils visitaient, la démesure ou la douceur au service de beaux moments de grâce et de ludisme. Que les vieilles personnes sont touchantes et profondes !

Livia – Hôpital de Grasse – EHPAD – 3 mai 2022

Après avoir très peu échangé avec Marcel, un résident sous oxygène et très fatigué, Plouc et moi-même nous dirigeons vers la chambre de Micheline. 

En chemin, nous passons devant la chambre d’une résidente dont la porte est ouverte. Curieuse, je jette un œil vers l’intérieur, attirée par une étrange mélopée… Livia est allongée dans son lit, la tête tournée vers la porte ; elle répète en boucle le son « MA ».

Je ne peux résister. J’entre et m’approche d’elle.

Elle me regarde droit dans les yeux et poursuit inlassablement sa litanie, à intervalles réguliers : « MAMAMAMAMA »

J’ignore tout d’elle, je ne sais pas si elle demande quelque chose, si elle a l‘habitude de répéter ce son, si elle parle ma langue, si son esprit est toujours vaillant… Ce que je vois, c’est cette vieille femme, toute fragile, qui ne s’étonne pas un seul instant de se retrouver face à moi. J’ai une robe verte à gros pois blancs, des collants jaunes, un nez rouge ainsi qu’un drôle de chapeau surmonté d’une fleur et entouré de lierre. Pas vraiment le genre de curiosité qu’on croise tous les quatre matins ! Elle me fixe profondément…

« Bonjour ! Je m’appelle Tap Tap. Je suis heureuse de te rencontrer ! Est-ce que tu as besoin de quelque chose ? Je ne comprends pas exactement ce que tu veux. Est-ce que tu appelles ta maman ? »

Livia, ne m’a pas quittée des yeux et continue, imperturbable : « MAMAMA ».

Je décide alors d’aller la rejoindre là où elle se trouve. Je glisse ma main dans mon sac et sors ma kalimba, ce petit piano à pouces originaire d’Afrique qui produit un son vibratoire d’une douceur infinie.

« T’as vu ? J’ai un petit piano à doigts et je vais chanter avec toi ! »

Je commence à jouer pour accompagner les « MA » de Livia et, petit à petit, j’insère des « MA » à mon tour, pendant les pauses de Livia. Notre dialogue, sous forme d’un jeu de questions-réponses, échafaude doucement une composition étrange, à l’image des musiques répétitives de Laurie Anderson.

Au fur et à mesure, j’étire mes « MA » pour ajouter de la mélodie à notre morceau. Livia a ressenti ce changement car, comme moi, elle se met maintenant à faire voyager sa voix. Manifestement, ma partenaire a l’oreille musicale, elle reste parfaitement dans la tonalité de la kalimba. Ça commence à chanter, ça me plaît !

Nous continuons ainsi jusqu’au moment où, à ma grande surprise, Livia abandonne son « MA » et se met à articuler des mots. Waouh ! Je ne sais pas dans quelle langue elle parle, j’entends « bella », elle enchaîne et ne s’arrête plus. Elle improvise un chant d’ailleurs, elle me conte une histoire que je ne comprends pas mais qui doit être belle, c’est génial ! Depuis un moment, je me suis tue, seule la kalimba accompagne Livia. Telle une soliste qui prend le lead au milieu du chœur, la frêle voix de Livia se libère et prend son envol en douceur… c’est magnifique ! Je vis l’instant intensément. Telle la pianiste qui accompagne une diva, je ne veux pas faire une fausse note. Je souhaite que ce moment magique ne cesse jamais… Savourer encore…

Livia me fait fondre, mon cœur doit ressembler à une flaque d’eau…

Il va me falloir rejoindre Plouc et continuer la visite auprès d’autres résidents. Micheline nous attend. Je tente alors de mettre fin à notre morceau en arrêtant de faire sonner ma kalimba. Livia est lancée, trop tôt pour s’arrêter. Les lames de métal reprennent alors à vibrer. Encore un peu de bonheur… pour elle… pour moi… Ce que nous partageons est si doux et si fort à la fois !

Un peu plus tard, mon piano à pouces se tait à nouveau et Livia s’interrompt peu après. Une ou deux secondes de silence…

« Oh merci ! Merci ! C’était beau ! Merci pour ta voix ! »

Ooooh !… Livia a saisi ma main ; elle la sert fort entre les siennes et l’embrasse sans dire un mot. Ses yeux me disent tellement de choses.

J’embrasse sa main à mon tour, la remercie pour sa confiance, pour ce moment partagé et lui dit au revoir.

Me voilà sur un grand, énorme, gigantesque nuage…

Gratitude infinie.

Quelques minutes après mon départ, Livia s’est remise à chanter… J’apprendrai par la suite qu’elle est portugaise d’origine. Qu’elle répète souvent les « MA », comme un appel. 

Christine Mathéo ~ 7 mai 2022